Hayoun Kwon

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Trois des projets les plus importants d’Hayoun Kwon dénotent une maturité artistique extrêmement prometteuse.
Manque de preuve (2011) est la mise en scène audiovisuelle du récit d’Oscar, un jeune demandeur d’asile du Nigéria confronté à la nécessité de convaincre l’administration française de son histoire passée. Ce film de dix minutes se caractérise par le télescopage de la forme documentaire avec les moyens du cinéma d’animation en images 3D. C’est la première expérience dans le travail d’Hayoun de mise en parallèle d’un récit avec les mondes construits de la réalité virtuelle.

Les deux projets suivants -- Village Modèle (2014) et 489 Years (2015) -- sont en relation étroite avec ce que l’on appelle la « DMZ », ce no man’s land démilitarisé, traver-sée en son centre par la frontière entre les deux Corée.
Village Modèle « raconte » l’histoire de Kijong-dong, un village fantôme construit par la Corée du nord, au nord de cette frontière. C’est un « lieu » doublement paradoxal. Un lieu réel mais inatteignable depuis la frontière sud-coréenne, que l’on peut seulement imaginer. Par ailleurs il est conçu comme un décor de cinéma, avec des maisons vides et inhabitées. A partir d’images glanées sur internet, Hayoun a reconstitué le vrai-faux village sous la forme d’une maquette très précise en matière transparente, qu’elle a ensuite filmé en se focalisant sur les ombres ondulantes au dessin très précis projetées par ces maisons fantômes.

Enfin, 489 Years est le premier projet qui utilise la technologie immersive à 360° du casque de réalité virtuelle. Le « film » raconte l’histoire de Kim, un militaire ayant effectué son service militaire dans la « zone ». Contrairement à la technologie d’animation utilisée dans Manque de preuve pour reconstituer le cheminement d’Oscar pendant sa fuite, les images semblent ici en relief, au point de donner l’illusion de se substituer parfaitement à la réalité qu’elles décrivent.

Nous ne sommes plus seulement invités à regarder à travers une fenêtre comme quand nous sommes face à une projection vidéo. Nous ressentons comme physiquement le fait de se promener dans l’espace même de la représentation.
489 Years, spectaculaire et fantastique, doit son nom à une déclaration du ministre de la défense de la Corée du sud en 2010, selon laquelle il faudrait pas moins de 489 années pour déminer de la DMZ.

Que ce soit le récit d’Oscar, la reconstitution imaginaire du village de Kijong-dong ou l’expérience de la DMZ en réalité virtuelle, les réalités décrites le sont, à chaque fois, à partir de la reconstitution d’un récit. Autrement dit, l’expérience de la réalité se produit toujours sous la forme d’une expérience de remémoration : remémoration de l’enchaînement des faits retraçant la fuite d’Oscar ; remémoration (ou reconstitution imaginaire) du village factice nord – coréen de Kijong-dong ; remémoration, enfin, de la zone interdite entre les deux Corée telle qu’elle a été vécue par Kim.

Qu’il s’agisse du récit d’Oscar, de celui de Kim affecté à la surveillance de la DMZ ou du village de Kijong-dong, on est ainsi confronté à chaque fois à une situation où le matériel et le virtuel, la réalité et la fiction, participe à un même assemblage. Si la présence physique d’Oscar en France est la seule donnée dont on puisse être sûr -- bien que, paradoxalement,

on ne voit jamais son visage à l’image, son témoignage, par définition, ne peut qu’être sujet à caution par manque de preuves. De même, la « présence » du Village Modèle doit être considérée à la fois comme une réalité et comme une illusion, tout comme, dans « 489 Years », l’effet de présence du spectateur au sein de la DMZ produit grâce à la technologie de la réalité virtuelle.

Pour nous montrer que toute réalité est virtuelle, Hayoun Kwon privilégie des situations qui permettent de faire l’expérience des limites à partir desquelles tout bascule. Village Modèle, je l’ai dit, raconte non seulement l’existence d’un village inaccessible de l’autre côté de la frontière, mais fait constamment basculer le réel dans la représentation et la représentation dans le réel. Dans 489 Years, ce déplacement d’un monde dans l’autre, s’effectue pour le spectateur si l’on peut dire sur place, en entrant virtuellement dans un monde autre tout en ayant le corps pourtant tout entier encore dans le nôtre. De même, par sa seule présence physique, Oscar témoigne qu’une limite a été franchie qui fait se télescoper deux mondes jusqu’alors irréductibles l’un à l’autre.

Pour le dire de façon très synthétique : par-delà la forme documentaire -- qu’en un sens, elle traverse et qu’elle transgresse, et par-delà le moyen de la vidéo qui reste cependant son leitmotiv, Hayoun Kwon est l’une des toutes premières artistes de sa génération, non pas seulement à s’intéresser et à utiliser les nouvelles technologies du virtuel, mais qui interroge le sens de la généralisation de tels outils sur la relation que nous avons à ce que nous croyons être la « réalité ».

L’assurance et la subtilité avec lesquelles Hayoun Kwon déploie le fil conducteur de sa démarche, la profondeur des sujets qu’elle aborde en étant immergée dans la complexité du temps présent, forcent le respect et obligent à reconnaître, tout simplement, la naissance d’un nouveau talent.

Jean-Christophe Royoux