Romain Kronenberg

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"Muthos, epos et logos furent trois termes grecs dont les usages n’ont pas toujours été rigoureusement distincts, à la différence de ce que nous entendons aujourd’hui sous les mots tellement éloignés entre eux de mythe, d’épopée et de logique. Il s’agissait de trois aspects de la parole : celui par lequel elle parle de quelque chose ou de quelqu’un, celui par lequel elle profère les mots, celui par lequel elle compose et enchaîne leurs valeurs. Les trois ne se distinguent proprement que pour l’analyse. Toute parole est un propos, un énoncé, un discours. Il est en un sens impossible et inutile de défaire la liaison intime de ces aspects.

C’est pourtant ce que l’histoire a su faire. Elle nous a enseigné à considérer de manière bien séparée le fait de parler à propos de quelque chose, celui de prononcer des paroles et celui de dérouler un argument. Le récit, la déclaration, l’exposition nous sont des catégories clairement distinctes. Il n’en reste pas moins qu’elles s’entr’appartiennent dans le phénomène entier de la parole. Mais cette consubstantialité n’empêche pas leur distinction. Bien au contraire : elle la fait ressortir.

Ce qui ressort sous le nom de muthos est le récit, la relation de quelque fait, évènement ou circonstance. C’est l’extraversion de la parole, c’est sa manière de porter la chose à l’attention d’autrui – de cet autrui que je suis aussi pour moi-même lorsque je désire pour mon propre usage attester ou rendre compte de ce qui a eu lieu.

Le mythe est l’aspect testimonial de la parole. Elle témoigne, elle confirme et même elle établit ce qui a eu lieu en tant que cela a eu lieu. Bien entendu il lui faut pour cela le déclarer, voire le proclamer – epos – de même qu’il lui faut ordonner et justifier la composition du récit – logos. L’essentiel pourtant est l’attestation de l’authenticité : voici ce qui s’est passé. Comment, par qui, pour qui et malgré qui. Par quels motifs, par quels mobiles ou bien sans qu’il y ait lieu d’expliquer. Rien d’étonnant si le mot muthos a pu finir par désigner le récit seul, détaché de la production de ses sources et de la vérification de sa véracité. Soupçonnable, par conséquent, de ne témoigner de rien d’autre que de lui-même. Mythe, invention, fiction.

Le récit vient après coup, par définition. Il est en effet tout disposé à inventer, à arranger les faits selon ses intentions et ses humeurs – non seulement celles d’un narrateur doté d’intérêts ou de désirs déterminés, mais ces intentions et ces humeurs qui sont inévitablement celles des mots et par suite celles du récit : le simple fait de nommer, de choisir les termes, et la façon, l’allure, le ton dont jamais ne se déprend la parole.

S’il en est bien ainsi de tout récit, comment cette mise en fiction – ce façonnement, cette façon de modeler, de former, de formuler, d’exprimer, de représenter – ne prendrait-elle pas toute son ampleur lorsqu’il s’agit de ce qui a eu lieu très loin, il y a très longtemps, et dont pourtant nous savons très bien que c’est notre histoire, notre provenance et par conséquent aussi une donnée primordiale de notre destination ?

Ce qui a eu lieu hors de tous les lieux connus ou situés. Ce qui a eu lieu hors-lieu. Ce qui a eu lieu sans avoir lieu. Ce dont l’avoir-lieu n’est nulle part ailleurs qu’ici même, dans les paroles des personnes que nous voyons sans que nous puissions les identifier autrement que comme les personnages d’un échange – demandes, réponses, interrogations, narrations.

Un évènement a eu lieu – grave, décisif, initial. Ou bien n’a pas eu lieu mais a lieu dans cette parole qui circule, qui n’atteste que d’elle-même et de sa communication toujours incertaine, menacée, parasitée.

Sur fond d’immensité marine ou rocheuse. Sur fond de cité vide ou de cargo non moins désert. Le fond est justement ce qui a lieu sans lieu : masses énormes et lointains, déplacements sur place, poussées profondes – et dérives, départs, errances qui font valoir leur très précise ordonnance.

On écoute. On regarde. C’est un seul et même geste qui filme et qui parle. Une même image qui ne cesse de monter du fond et de s’enfoncer en lui.

En lui ? qui ? le fond du paysage ? des visages ? des images ? des paroles ? des pensées ? même jusqu’au fond de ce nom qui paraît façonné à coups de mythes, légendes et fables mémoriales : Romain Kronenberg, l’empire des montagnes couronnées. Comme une parole obstinément murmurée, marmonnée par un voyageur égaré."

 

Jean-Luc Nancy, Les Mythes de Romain Kronenberg, 2017


Après deux années passées à la Faculté de théologie protestante de Genève, Romain Kronenberg étudie la théorie musicale, le Jazz et la composition électro-acoustique au Conservatoire Supérieur de musique de Genève. Entre 2001 à 2005 à l’IRCAM où il est compositeur et sound designer, il collabore avec des plasticiens tels que Ugo Rondinone, Pierre Huyghe, Melik Ohanian et Thierry Kuntzel qui l’ouvrent à la vidéo.

A partir de 2005, il étend peu à peu sa pratique à d’autres disciplines qui convergent vers la vidéo, son médium de prédilection. Et notamment la performance avec Drone Dawn (2015), Ad Genua (2007) et The end of the beginning (2010), les objets avec Meriken Park (2008), Marcher puis disparaître (2013) et Eté perpétuel (2015), la photographie avec Blue blue electric blue (2010) et So long after sunset and so far from dawn (2015), l’écriture dans tous ses projets depuis 2015.

Certains thèmes récurrents traversent le travail de l’artiste : le désir, ou son absence, pour l’autre et pour la vie / le mythique que les personnages construisent ou déconstruisent / la renaissance vers laquelle ils s’élancent ou qu’ils espèrent / le néant comme origine ou comme aboutissement. Chaque projet est une tentative de coexistence de ces notions avec leurs opposés : désir – non désir / téléologie – cosmogonie etc… sans aucun manichéisme – en surimposition : ne pas prendre parti mais en réunissant ce qui s’oppose, affirmer la complexité.

Chaque œuvre prend forme sur un territoire et dans des architectures eux-mêmes acteurs des récits.